Biblio JGR

Tout a commencé par une bibliothèque à donner. De ces anciennes étagères de chêne massif, vitrées, ornant les bureaux gouvernementaux jusque dans les années 70. Avant qu’on ne les jette à la rue pour se rééquiper en neuf. En mélamine beige-grise.

Deux belles bibliothèques, sauvées de l’hécatombe, dont devait se départir une grande amie de ma mère.

La condition : prendre aussi ses livres.

Tous les livres.

Parce que cette amie quitte son appartement. À 85 ans, elle prend le chemin d’un tout petit logement. L’essentiel de ses meubles, les mille et un souvenirs d’une longue vie remplie s’empilent, en attente d’être triés, donnés, jetés.

Je récupère les livres, des objets.

En vrac.

Elle dit : « Prenez ! Tout va être jeté, sinon. »

Alors je prends, voulant sauver ce qui peut l’être. Tourne-disque, vinyles, lampe, table d’écriture… Bibelots divers.

Quelque chose m’émeut dans ce grand branle-bas. Dans le capharnaüm qui a envahi ma maison, se résorbant peu à peu alors que chaque livre trouve sa tablette, que nos possessions se mélangent à celles d’une femme que je connaissais si peu, cette amie de ma mère. Et qui soudain me révèle un grand pan d’elle-même à travers l’intimité de sa bibliothèque.

Car une bibliothèque est si bavarde, en réalité. Elle dit beaucoup de ceux qui l’ont garnie.

Ces temps-ci, le soir, grisée de vin et de musique (je me découvre une nouvelle passion pour les vieux vinyles au son si caractéristique), je laisse courir mon regard sur les rayons, découvrant peu à peu les auteurs venus grossir les rangs. Si je me réjouis d’avoir maintenant tout Gabrielle Roy, Félix Leclerc ou Dostoïevsky, je m’étonne un peu de la si volumineuse œuvre de Julien Green ou de Joseph Kessel, qui m’étaient inconnus. Et je ne me plains pas de quelques exemplaires de plus en Pléiade (Collette, Proust, Prévert...)!

Je n’aurai jamais assez de temps pour tout lire et plusieurs livres seront bientôt élagués, mais cet héritage de papier, ces livres jaunis, écornés (certains ont été tellement lus qu’ils ont dû être rafistolés), viennent ajouter un chapitre à ma propre histoire.

C’est cela, une bibliothèque en héritage.