reines

J'avais fait du ménage dans mes placards il y a quelque temps. Parmi les vêtements que je suis allée porter à l'Armée du salut, une paire de souliers. Comme à chaque fois que je me défais d'anciens vêtements, je me demande ce qui va arriver d'eux. Quelle sera leur seconde vie, s'ils seront utiles encore. Une pensée triviale qui m'effleure pour disparaître dès que se referme la porte du container métallique.

Eh bien, ces souliers font maintenant du théâtre, devenus décor pour Les Reines de Normand Chaurette dans une mise en scène de Frédéric Dubois, montée dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec.

La pièce rassemble six personnages, six femmes royales, issues de l'univers de Shakespeare, mais bien réelles, historiques, liées à la royauté anglaise. Enfermées dans une tour du palais, elles règlent leurs comptes entre elles, un soir de tempête, veille de la fête de "l'élévation", alors que le roi Edouard agonise et qu'on pense déjà à sa succession pour laquelle Richard III est prêt aux pires crimes.

Femmes en quête de pouvoir, retenant celui qu'elles ont, espérant celui qu'elles n'ont pas encore ou regrettant celui qu'elles ont perdu, les Reines sont campées par six jeunes comédiennes au talent juste, éclatant. Elles illustrent à merveille qu'être femme dans une lignée royale, c'est vivre dans l'ombre des hommes. C'est espérer leur amour, leur donner des héritiers. C'est exister seulement par la transmission du sang. C'est être sans pitié pour leurs consoeurs. C'est chausser des chaussures, temporairement.

Des souliers, donc. Des tas de souliers. Vestiges des femmes du passé. Anonymes -ou presque- qui ont contribué à la lignée royale. Les six Reines expriment toutes leur rapport ambigu avec le pouvoir. L'ardent désir qu'elles en ont, mais, parfois aussi, les sacrifices personnels qu'elles doivent endurer pour réussir à enfiler leurs pieds dans les précieuses chaussures.

Le symbole est fort. Les Reines jouent pieds nus. Sauf la reine en titre. Mais autour d'elles, les souliers empilés rappellent au spectateur la vacuité de tous ces êtres oubliés qui n'ont fait que quelques pas sur le chemin sanglant de la royauté.  

Elles sont encore là pour trois soirs, les ardentes Reines, pour vous faire vivre leur drame, enfermées dans la tour Martello no 4, transformée par le pouvoir magique du théâtre en un palais au coeur de la tempête. Un espace clos, hors du temps. Et six comédiennes prometteuses dignes de porter les chaussures des grandes tragédiennes.

À voir et à vivre!

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Les Reines, avec Marie-Hélène Lalonde, Joannie Leroux, Laurie-Ève Gagnon, Édith Patenaude, Valérie Marquis et Anne-Marie Côté.

Le Carrefour international de théâtre se poursuit jusqu'au 8 juin.

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Photo: Philippe Jobin/Carrefour international de théâtre de Québec.