Un léger désir

Il y avait longtemps que je voulais vous parler du roman Un léger désir de rouge d'Hélène Lépine. Je l'ai lu cet été, en plein mois de juillet, alors que c’est un livre d’hiver, je trouve. Par le sujet, la froideur du cancer. Par le décor, ancré sur les berges du Saint-Laurent, sous la neige et le vent, dans une maison normande qui a accueilli une famille désormais dispersée. Des parents absents et des enfants qui ont mal grandi, rongés chacun à leur manière par un mal de l’âme. Oui. C’est un livre d’hiver mais un livre pour tous les jours. C’est un livre qui a bercé une de mes journées d’été.

Oui, trop longtemps j’ai attendu pour vous parler de ce merveilleux, poétique roman. Alors il a fallu que je le relise. Ils sont rares, les livres que j’ai lus deux fois. Tant d’autres attendent sur les rayons de ma bibliothèque… Mais cette deuxième lecture, plus rapide, plus attachée, cette fois, aux symboles qu’au récit, m’a de nouveau plongée dans l’univers lyrique de l’auteure avec ravissement.

Je sais que le sujet du cancer est lourd. Mais Toulouse est trapéziste. Son domaine n’est pas le sol, mais le ciel. Elle s’accroche et virevolte avec son complice et compagnon. Or la réalité du cancer fait fuir son amoureux. Son sein perdu l’a rendue amazone, solitaire. D’abord, elle retourne à la maison familiale, retrouve sa sœur Louvaine, danseuse pleine de colère et de rage, mais qui garde la maison et le frère plus jeune, Coaticook, pris de crises de folie mais qui sait coudre et faire des habits. Il y a Paris, le frère drogué et agressif. Et l’autre frère, Delhi, travailleur social plus enclin à aider les étrangers que les siens. Et une autre sœur, Oslo, chanteuse, aussi lointaine que la Norvège de son nom. Il y a l’ombre de Lili, la grand-mère qui a tenté de maintenir les liens et les rituels qui tissaient une famille. Morte, maintenant. Alors Toulouse écrit un journal, des lettres qui ne seront jamais envoyées à Moumbala, un personnage qu’elle s’est inventé. Une réminiscence d’un rêve mélangé aux carnets de notes d’un ancêtre explorateur qui a voyagé au Sénégal, sur le bord du fleuve Casamance.

Et le fleuve africain sous le ciel orangé se mêle au Saint-Laurent prisonnier des glaces. Et Toulouse, même si on la dit «born to loose» réapprivoisera le sol, réapprendra à marcher.

Le roman est divisé en trois parties. D’abord, Toulouse quitte Montréal, son appartement, son amoureux et échoue à la maison familiale où elle se réfugie et commence les traitements de chimiothérapie à Québec, «la ville superbe». Au cœur du roman apparaît Blanche, jeune pianiste inspirante, qui lutte elle aussi contre le cancer du sein. Blanche n’a pas perdu son amoureux, elle, son Jean-Baptiste traducteur qui a eu peur, mais qui est resté. La troisième partie du roman voit Toulouse rentrer à Montréal, «la ville bruissante de langues» où elle retrouve le monde du cirque, au sol cette fois, comme professeure. Elle y fait la rencontre d’Ulysse, cet homme de la mer venu des Caraïbes, jardinier qui, clandestinement la nuit, prend d’assaut les terrains vagues de la ville pour y faire repousser la vie.  Une année passe dans le roman. Le froid, le soleil, le printemps avec son avril plein de sève, d’espoir. 

Car l’espoir et la résilience passent en filigrane dans ce livre. Et la maturité des enfants qui doivent un jour grandir. Devenir adultes. «J’ai emprunté une route qui me déporte loin de l’enfance, juste ce qu’il faut pour avancer.» (p. 133) «Il nous faut aller de l’avant de cette manière, les petits et moi, sans attendre les bras porteurs ou les mains amies». (p 149)

Oui. Un beau roman sur l’autonomie et l’acceptation qui valait bien cette deuxième lecture.

Hélène Lépine, Un léger désir de rouge. Québec, Septentrion, Collection Hamac, 2012. 160 pages.