journuguay1J’ai mis du temps à assumer l’écriture comme part intégrante de ma vie et de ma personne. J’écrivais, mais dans un secret relatif. Sans officialiser le fait. Cherchant peut-être à m’épargner les justifications qui auraient pu m’être demandées. Pour éviter le regard des autres. Leur jugement, surtout.

C’est la maladie qui a fait basculer mon monde. Qui m’a mise face à l’écriture. Devant l’urgence de l’assumer. De la prendre à bras le corps. Au moment où on me menaçait dans ce qui comptait le plus. Ce qui me définissait comme individu : le langage. Une tumeur au cerveau logée dans le cœur de l’aire de Broca.

Désormais, dans une course contre la montre, j’écris. Dans l’ombre de cette tumeur, je vis ma vie en assumant maintenant l’écriture comme une priorité.

Quand j’ai entendu parler de Marie Uguay, au courant de l’automne, j’ai été intriguée. Cette poète est considérée comme un des auteurs majeurs au Québec. Mais c’est surtout le fait qu’elle soit morte d’un cancer des os à 26 ans qui m’a frappée. Comment a-t-elle transmuté la maladie et la perspective de sa mort prochaine dans son œuvre? Qu’est-ce que la maladie a insufflé à son inspiration? Comment vit-on, à 26 ans, l’approche de l’échéance suprême quand une carrière d’écrivain se profile devant soi?

J’ai terminé récemment son Journal, paru aux éditions Boréal. Des cahiers où Marie Uguay, après une amputation de la jambe (pour stopper l’avancée du cancer) et ce jusqu'à sa mort, écrit ses réflexions au quotidien, entrecoupées de citations d’auteurs ou de bribes de ses propres poèmes.

L’essentiel de ce journal tourne autour d’un amour impossible entretenu par Marie Uguay pour son médecin, et j’y cherchais, moi, des réflexions sur l’écriture elle-même et sur le combat intérieur de la poète contre la maladie. Un journal, surtout lorsqu’il est écrit sans intention de publication, est toujours une œuvre complexe à aborder. Les idées ne sont pas exposées dans une logique parfaite. C’est au lecteur de trouver son chemin au fil des lignes, du temps.

J’ai trouvé sous la plume de Marie Uguay des passages intenses sur la relation de l’auteur avec l’écriture. Sur l’inspiration. J’en ai annoté plusieurs. Pour le plaisir de les relire. Quant à l’avancée, terrible, de la maladie, on la sent plus qu’on ne la voit. Marie Uguay reste souvent évasive sur ses traitements, sur l’aspect concret de la maladie. Ce qui ressort, c’est l’approche de la mort. Ce questionnement profondément humain, mais qui se traduit pour l’écrivain par le constat que tout ne pourra être dit. Que le poème restera inachevé.

Et le constat, fatal, que les mots n’arrivent pas toujours à dire, à traduire, la réalité.

« (…) Aucun mot n’a d’emprise sur la réalité, cette réalité qui me rejette. Je ne puis plus écrire, j’en suis doublement malheureuse, doublement angoissée, encore et plus seule. C’est une solitude inaltérable que même la création n’arrive pas à rompre. » (p. 315)

Marie Uguay, Journal. Texte établi, annoté et présenté par Stéphan Kovacs. Montréal, Les éditions du Boréal, 2005. 331p.