28 janvier 2008
Écriture et maladie : Marie Uguay
J’ai mis du temps à assumer l’écriture comme part intégrante de ma vie et de ma personne. J’écrivais, mais dans un secret relatif. Sans officialiser le fait. Cherchant peut-être à m’épargner les justifications qui auraient pu m’être demandées. Pour éviter le regard des autres. Leur jugement, surtout.
C’est la maladie qui a fait basculer mon monde. Qui m’a mise face à l’écriture. Devant l’urgence de l’assumer. De la prendre à bras le corps. Au moment où on me menaçait dans ce qui comptait le plus. Ce qui me définissait comme individu : le langage. Une tumeur au cerveau logée dans le cœur de l’aire de Broca.
Désormais, dans une course contre la montre, j’écris. Dans l’ombre de cette tumeur, je vis ma vie en assumant maintenant l’écriture comme une priorité.
Quand j’ai entendu parler de Marie Uguay, au courant de l’automne, j’ai été intriguée. Cette poète est considérée comme un des auteurs majeurs au Québec. Mais c’est surtout le fait qu’elle soit morte d’un cancer des os à 26 ans qui m’a frappée. Comment a-t-elle transmuté la maladie et la perspective de sa mort prochaine dans son œuvre? Qu’est-ce que la maladie a insufflé à son inspiration? Comment vit-on, à 26 ans, l’approche de l’échéance suprême quand une carrière d’écrivain se profile devant soi?
J’ai terminé récemment son Journal, paru aux éditions Boréal. Des cahiers où Marie Uguay, après une amputation de la jambe (pour stopper l’avancée du cancer) et ce jusqu'à sa mort, écrit ses réflexions au quotidien, entrecoupées de citations d’auteurs ou de bribes de ses propres poèmes.
L’essentiel de ce journal tourne autour d’un amour impossible entretenu par Marie Uguay pour son médecin, et j’y cherchais, moi, des réflexions sur l’écriture elle-même et sur le combat intérieur de la poète contre la maladie. Un journal, surtout lorsqu’il est écrit sans intention de publication, est toujours une œuvre complexe à aborder. Les idées ne sont pas exposées dans une logique parfaite. C’est au lecteur de trouver son chemin au fil des lignes, du temps.
J’ai trouvé sous la plume de Marie Uguay des passages intenses sur la relation de l’auteur avec l’écriture. Sur l’inspiration. J’en ai annoté plusieurs. Pour le plaisir de les relire. Quant à l’avancée, terrible, de la maladie, on la sent plus qu’on ne la voit. Marie Uguay reste souvent évasive sur ses traitements, sur l’aspect concret de la maladie. Ce qui ressort, c’est l’approche de la mort. Ce questionnement profondément humain, mais qui se traduit pour l’écrivain par le constat que tout ne pourra être dit. Que le poème restera inachevé.
Et le constat, fatal, que les mots n’arrivent pas toujours à dire, à traduire, la réalité.
« (…) Aucun mot n’a d’emprise sur la réalité, cette réalité qui me rejette. Je ne puis plus écrire, j’en suis doublement malheureuse, doublement angoissée, encore et plus seule. C’est une solitude inaltérable que même la création n’arrive pas à rompre. » (p. 315)
Marie Uguay, Journal. Texte établi, annoté et présenté par Stéphan Kovacs. Montréal, Les éditions du Boréal, 2005. 331p.
Commentaires
Il y a pas mal d'années, j'ai vu un documentaire sur elle. Bouleversant.
Choubine: Elle en parle justement dans son Journal de ces entretiens qu'elle a donnés. L'idée de départ était de faire un film sur elle, mais la maladie est revenue et le film s'est muté en documentaire. Il y a des chances que ce soit celui que tu as vu.
tendre l'oreille
Juste la profondeur de son regard me mitraille jusqu'en dedans. Elle vivait intensément.
Toi, tu accueilles les messages, on peut dire que tu es à l'écoute de ce que la Vie a à te confier. Il faut tendre l'oreille n'est-ce pas ?
Je me promets de ne plus passer à côté de la poésie de Marie Uguay.
J'ai entendu parler de Marie Uguay la première fois par... Stéphan Kovacs. Le hasard a voulu que le jeune photographe et moi occupions à la même période un emploi alimentaire chez le même employeur... Stéphan, qui partageait alors la vie de Marie U., et qui l'aura partagée jusqu'au bout, nous parlait discrètement de sa compagne. Un an plus tard, je crois, j'ai appris le décès de Marie U...
Il y a une dizaine d'années, j'ai accepté avec beaucoup d'émotion de donner une conférence (qui n'avait rien à voir avec la poésie ou l'écriture) à la maison de la culture... Marie-Uguay.
L'automne dernier, un ami comédien, Marcel Pomerlo a organisé un spectacle-lecture inspiré du journal de Marie U. Connaissant le talent de Marcel, je suis bien entendu allé voir et entendre ce spectacle. Ce fut un très beau moment : les textes de Marie U., la mise en scène de Marcel, la présence et la justesse d'interprétation des comédiennes ont vraiment contribué au succès de cette soirée.
J'étais ému, aussi, de me trouver dans la salle à regarder ce magnifique spectacle alors que la fois précédente, quelques années plus tôt, c'est moi-même qui étais sur scène...
Évidemment, j'ai eu plaisir à parler à Stéphan (qui détient les droits de tout ce qui concerne Marie U.), puis à visiter l'exposition que présentait la maison de la culture.
http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=81,11025443&_dad=portal&_schema=PORTAL
J'aime beaucoup lire les journaux intimes et apprendre par là « comment font les autres ».
J'ai oublié de dire qu'entre temps, j'avais un peu lu Marie Uguay et, par curiosité, un roman qu'a écrit Stéphan...
La sensibilité de Marie Uguay ne peut que nous émouvoir.
Venise: Et moi non plus, je ne passerai plus à côté de sa poésie. Car bien qu'il y ait quelques poèmes et bribes dans son Journal, je sais qu'il me reste son oeuvre poétique à découvrir. C'est dans mes projets de lecture, c'est certain!
Alcib: Tu as côtoyé Stéphan Covacs? Il a fait un très beau travail (qui a dû lui demander aussi beaucoup d'abnégation) dans l'établissement des textes des cahiers du Journal. Sans compter les projets communs qu'il a menés avec Marie Uguay combinant photo et poésie. Quant à Marcel Pomerlo, c'est un de tes amis? J'ai vu une de ses pièces, il y a quelque temps: Marcel-pomme-dans-l'eau. Une pièce auto-biographique très intense, dans le texte et le jeu. J'ai adoré et j'avais été bouleversée. (Il y a des pièces, comme ça, qui nous touchent viscéralement...)
Alcib: Je ne savais pas que Stéphan Covacs avait écrit un roman.
Carole: Oui. C'est très touchant. En fait, la poésie (et celle de Marie Uguay spécialement) a un pouvoir évocateur particulier. Quelque chose qui, à mon sens, va toucher notre inconscient.
Oui, Danaée, j'imagine qu'il a fallu beaucoup d'anégation à Stéphan pour effectuer ce travail d'édition des textes du journal. J'y ai pensé souvent. Mais c'est le destin de ceux qui partagent la vie des êtres d'exception. Stéphan n'aura toutefois pas été qu'une présence dans la vie de Marie U. ; il avait son travail de photographe et ses photos ont souvent été combinées aux textes de Marie U.
Stéphan a écrit un premier roman que j'ai lu par curiosité ; s'il donne suite à son projet d'un nouveau roman, ce deuxième sera probablement meilleur.
Oui, j'ai la chance de voir souvent Marcel Pomerlo et d'assister à l'occasion à certaines de ses pièces ; il est vrai cependant que je le vois plus souvent dans la vie de tous les jours que sur scène ou dans les coulisses.
Puisque tu as vu « Marcel-pomme-dans-l'eau », tu sais que Marcel Pomerlo est originaire de Québec ; ses parents y vivent toujours. Ce texte si intense, qu'il a mis en scène lui-même et interprété a eu comme point de départ un événement dont j'ai été témoin aussi, mais que je n'ai pas vécu de la même façon. Un accident de la circulation a tué deux personnes qui marchaient sur le trottoir... Cet événement dramatique a déclenché chez Marcel le retour sur un autre événement survenu dans son enfance... Après avoir vu cette pièce, j'ai proposé à Marcel d'établir des contacts pour que la pièce soit jouée à Paris ; j'ai un ami très cher qui est administrateur de théâtre à Paris ; malheureusement, il m'a dit que leur théâtre ne présentait plus que des pièces qui n'ont jamais été jouées ailleurs... Cependant, les agents de Marcel continuent leurs démarches pour que la pièce soit un jour présentée à Paris.
Les traits du visage et la profondeur du regard de Marie Uguay m'ont toujours fait penser à ceux de Simone Weil. Certes, il s'agit de deux grands écrivains pour qui j'ai une admiration sans borne, pour leur lutte acharnée ainsi que leur message.
Sentir l'approche de la mort, la maladie, nous fait respirer différemment par la suite et nous permet de retrouver le trésor de notre musique la plus vraie en dedans. Je suis toujours très heureux de te lire, Danaée.
Claudio
Tu dis magnifiquement ce que je pense.
J'ai lu ses poèmes et j'aurais préféré lire son Journal avant... je n'avais pas saisi son amour pour son médecin! En bon québécois, j'étais dans le champs!!
Alcib: Marcel Pomerlo m'a beaucoup touchée avec sa pièce. L'accident est un évènement central autour duquel tourne le reste du récit. Je n'avais aucune idée que tu l'avais vécu aussi (ce qui, avec d'autres de tes expériences- je pense par exemple aux deux fillettes noyées- te font un "karma" difficile...) Et oui, j'avais bien compris que c'était un gars de Québec (du quartier Saint-Sacrement, en fait près de chez moi) L'épicerie Pomerleau existe encore, même si elle a changé de proprio.
Claudio: Je ne connais pas l'écriture de Simone Weil (je sais, c'est honteux!) Quant à moi, j'apprécie tes passages par ici.
A. De Caux: Même si tu écris rarement ici, je sais aussi que tu es capable de dire magnifiquement ce que tu penses. Mais c'est vrai que Claudio a le tour de dire les choses...
Jules: J'imagine que cela aurait donné plus de signification à ses poèmes, pour toi. Mais la poésie doit aussi être capable de vivre par elle-même, non?
«Chez Pomerleau»
Ah! «Chez Pomerleau»
Que de souvenirs après les classes de primaire. Le midi et le soir, à la sortie de l'école St-Sacrement, on arrêtait à cette épicerie sur la rue Garnier pour acheter des bonbons à la cenne, des gommes balounes Bazooka, des Orange Crush... et on partait ensuite en riant dans les rues presque libres d'automobile.
Quelle belle vie d'insouciance. On ne connaissait pas les mots: "stress", "angoisse", "inflation"... The sky was the limit! Excuse ma petite crise de romantisme et de nostalgie Danaée mais «Chez Pomerleau», c'est une institution depuis plus de 50 ans. Je pourrais peut-être écrire une chronique: la petite patrie de St-Sacrement des années 50, comme Claude Jasmin :-)))
Oui, oui, Lux, il faut l'écrire ! Je serai un lecteur attentif et fidèle. Et je suis persuadé que Marcel P. sera heureux d'en apprendre un peu plus sur sa famille par les bons clients qui ont fait le succès du commerce.
Et puis, ça ne me dérangerait pas du tout que tu fasses rougir Claude Jasmin en le battant sur son propre terrain ;o)
Lux: Nous, on y va avec les enfants, surtout l'été, leur prendre un "pops" quand on va jouer au parc de l'école. Quant à cette idée de chroniques de Saint-Sacrement, je suis certaine que ça pourrait être très inspirant!
Alcib: Moi aussi, je serais une lectrice fidèle et curieuse!
Hiii!
Hiii! Qu'est-ce que j'ai écris là. Entrainé comme d'habitude par mon enthousiasme exhalté, je me suis avancé bien au-delà de mes intentions. Prenez-ça sous le coup de la naïveté insouciante, et pardonnez-moi les faux espoirs créés.
Lux, il ne faut pas prendre cela comme un devoir mais une invitation à te permettre le plaisir de raconter ;o)
Lux: "On jase, là"!
Alcib: Bien dit.
OK
OK OK je me calme et je ferai ce que je veux à mon rythme. Merci
Je suis au premier cahier et je constate l'immense question qu'est l'écriture, l'écriture dans son tout, dans ce qu'il y a de plus organique.
Marie Uguay demeure un mentor pour moi.
Tristan Rêveur: C'est vraiment intéressant, le questionnement de Uguay sur l'écriture. Quand on est soi-même dans un processus de réflexion face à l'écriture, ça nous alimente. J'ai beaucoup aimé.
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Je vous ai déjà parlé de Danaée précédemment . Elle publie aujourd'hui un billet dont la s
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